On
ne trouve cette formule qu’une seule autre fois dans la Bible. Dans le livre
de la Genèse. C’est à propos de Caïn. Il a répandu le sang de son frère
Abel. Son crime commis, il revient sur lui-même et il se juge lui-même
devant Dieu. On peut dire du reste que c’est ce jugement qu’il porte sur
sa propre conduite qui va le sauver et sauver l’humanité, bien
réduite ! « Mon iniquité est trop grande pour pouvoir en obtenir
le pardon. Vous me chassez aujourd’hui de dessus la terre et je m’irai
cacher de devant votre face. Je serai fugitif et vagabond sur la terre »
(v. 14).
Caïn
a accompli une iniquité. Pas seulement un péché. Le péché – adikia –
est une fragilité de l’homme qui s’écarte de la volonté de Dieu. Par l’iniquité
– anomia - l’homme ne s’écarte pas seulement de la voie droite, il s’oppose
à Dieu, il se révolte contre lui. Cette révolte apparaît dans des actes
particulièrement épouvantable, comme l’est ce premier fratricide, le
meurtre d’Abel qui n’avait rien fait à son frère, meurtre dont la Bible
s’abstient de donner des raisons, meurtre qui apparaît comme un acte de
violence pure, de méchanceté gratuite. Eh bien ! Jonas extérieurement
n’est pas aussi coupable que Caïn, mais il a la même réaction de fuite.
Il va devenir « un fugitif et un vagabond sur la terre », un être
instable, incapable de s’établir vraiment loin de son peuple, un être en
état de transit, un être transitoire. Lui aussi, lui comme Caïn, fuit de
devant la face de Yahvé. Lui aussi, lui comme Caïn, a commis l’iniquité.
Pourquoi
part-il si loin ? Pour se cacher. Parce qu’il se berce de l’espoir
illusoire qu’il est un endroit de l’univers où Yahvé, le Dieu de l’univers,
ne soit pas chez lui.
Qu’y
a-t-il de particulièrement grave à fuir le danger ? L’ordre de Yahvé
semble suicidaire. Jonas a toutes chances de laisser la vie dans cette
aventure. Il y a un autre argument qui pointe dans la conscience de
Jonas : il refuse de mettre son talent prophétique au service d’un
autre peuple que le peuple d’Israël. Les prophéties, qui sont des paroles
de Dieu, ne sont-elles pas réservées à Israël, qui est le seul peuple de
Dieu ? Non fecit taliter omni nationi, chantons nous dans le psaume Lauda
Jerusalem. Le Seigneur n’agit avec son peuple comme avec aucun autre peuple.
Comment imaginer que Jonas fils d’Amitaï, ce nationaliste qui avait
annoncé à Jéroboam ses victoires avec tant de joie puisse faire cette
infidélité à son peuple, en portant la parole de Dieu à un autre
peuple ? Elle est donc là la punition que Yahvé réserve aux mauvais
serviteurs. Ils vont perdre leur exclusivité. Cette perspective est
intolérable à Jonas, comme nous le révèlera le quatrième et dernier
chapitre de ce livre. Et c’est pourquoi il fuit de devant la face de Yahvé.
En toute conscience, comme naguère Caïn. Non pas qu’il ait versé le sang.
Mais il s’est révolté contre Dieu en refusant d’être ce que Dieu veut
qu’il soit : son prophète.
Disons
qu’il a refusé ce que Saint Cyran appelait la première grâce. Il a jeté
loin de lui son talent prophétique, préférant sa volonté propre à la
volonté de Yahvé. Cet acte est incontestablement un acte grave, une sorte de
trahison de soi-même, un refus d’être soi. Autant qu’un refus de Dieu.
Il
me semble que nous devons réfléchir à ce que cela signifie pour nous. Nous
sommes nous vraiment mis devant la volonté de Dieu ? Avons nous perçu
quelle était notre mission ? Et quel devait être notre propre
leit-motiv dans la grande symphonie universelle ? Refuser de se
connaître soi-même et de reconnaître la mission que Dieu nous donne à
chacun, c’est fuir devant la face de Yahvé. Comme Jonas. Et comme Caïn.
On
peut toujours essayer d’excuser Jonas. On peut tenter de dire qu’il n’avait
pas assez confiance en lui. On peut se retrouver soi-même dans ce Jonas qui
manque de confiance en lui. Si l’on était lucide, on verrait
immédiatement, comme le rédacteur de cette histoire, que ce n’est pas un
manque de confiance en soi, mais un manque de confiance en Dieu qui pourrit la
vie de Jonas et qui en fait un fugitif et un vagabond sur la terre, loin de la
face de Yahvé. Je crois d’ailleurs que l’on peut s’appliquer la chose
à nous-mêmes.
Vous
me direz qu’il n’est pas si facile de se connaître soi-même, qu’il n’est
pas si simple de savoir quelle est, concrètement, cette première grâce que
Dieu nous a donné, cette vocation singulière (non pas forcément religieuse
ou sacerdotale) à laquelle il nous appelle. Pour le savoir, pour arracher à
la pénombre de notre être-là, aux ambiguïtés, aux ambivalences de notre
moi sa vérité, rien ne sert de se scruter soi-même. On risque fort de ne
rien trouver, de ne rien comprendre. La connaissance de soi, cet idéal que
recherchait déjà Socrate comme quelque chose de religieux, ce mot d’ordre
qu’il avait vu inscrit au fronton du Temple d’Apollon à Delphes, on ne l’obtient
que du Seigneur, en adhérant à sa volonté. Jonas croit qu’il ne rompt qu’avec
le Seigneur et que quelques milliers de kilomètres entre lui et le temple de
Jérusalem suffiront à le mettre à couvert. Il ne comprend pas que,
désobéissant à Dieu, c’est avec lui-même, avec cette destinée que Dieu
lui réserve de toute éternité qu’il rompt.
La
désobéissance de Jonas a souvent frappé les esprits. Je pense à Moby Dick,
l’œuvre de Melville, avec ce capitaine Achab qui paiera de sa vie son
acharnement à chasser la baleine blanche. On trouve au chapitre 9 un beau
sermon calviniste sur la désobéissance de Jonas. Dans l’esprit de l’auteur,
cette désobéissance s’applique peut-être, comme par avance, à la
démesure de son héros, qui, à travers la baleine blanche, vise à détruire
tout ce que le monde recèle de monstrueux. Pour Melville, c’est clair,
cette entreprise visant à établir un ordre que Dieu n’a pas posé, est d’avance
promise à l’échec. Le communisme et le fascisme sont les noms vulgaires
attachés à ces entreprises prométhéennes. Achab, le Jonas moderne, au lieu
de se réfugier dans le ventre du monstre, tente de le tuer. Il désobéit
ainsi à l’ordre de Dieu, d’une manière que Jonas n’avait même pas
envisagé. « Achab est une enclume sur laquelle les coups ne portaient
pas le moins du monde » (p. 531). Il ne veut pas renoncer. Il paiera cet
endurcissement en disparaissant dans les flots. Que reste-t-il de sa
révolte ? Rien : « Et maintenant de petits oiseaux volaient
en criant au dessus du gouffre encore béant, une blanche et morne écume
battait ses flancs escarpés, puis tout s’affaissa et le grand linceul de la
mer roula, comme il roulait il y a cinq mille ans ».Il ne reste rien de
la révolte de l’homme, rien de sa démesure, que le grand linceul de la
mer, indéfiniment semblable à lui-même. Au chapitre 9, le Père Mapple,
aumônier des marins, évoque la figure de Jonas et il insiste sur sa
désobéissance à l’ordre de Dieu : « Le péché de tous les
hommes, comme celui de ce fils d’Amitaï, est celui d’une désobéissance
délibérée au commandement de Dieu ; nous ne parlerons pas maintenant
de ce qu’était cet ordre ni de la manière dont il fut transmis et qu’il
trouva si difficile à respecter. Mais tout ce que Dieu vous demande,
souvenez-vous en, est ardu à accomplir, c’est pourquoi il ordonne plus
souvent qu’il n’entreprend de persuader ». Il ne faut pas toujours
chercher à le comprendre. Il suffit de savoir qui ordonne pour accepter ce qu’il
commande. Nous avons perdu l’habitude de cette rudesse de Dieu. Et pourtant…
Il suffit de lire l’Evangile pour la retrouver. Voyez comment Jésus traite
les pharisiens : « Engeance de vipère, vous êtes des
sépulcres blanchis ; Vous êtes blancs à l’extérieur et pourris à l’intérieur ».
La rudesse des mises en demeure de Dieu ne doit pas nous détourner de lui.
Oh ! Comme l’indique saint Thomas d’Aquin, « si Dieu n’était
pas notre bien, nous ne serions pas obligé de l’aimer ». Nous savons
que Dieu veut notre bien. Mais nous savons aussi qu’il est souvent ardu de
lui obéir, comme le souligne le Père Mapple. La voie large nous éloigne de
lui, c’est la voie étroite qui nous en rapproche. L’Evangile n’est pas
négociable. Bossuet exprime cela, j’allais dire presque avec humour dans
son Sermon sur la soumission due à la parole de jésus Christ :
« Qui de nous, s’il en était cru, n’entreprendrait pas de changer
et de réformer l’Evangile en faveur de ses convoitises. Il y a des vices
que nous haïssons par une aversion naturelle, et il n’y a point d’homme
si corrompu, qu’il n’y ait quelque péché qui lui déplaise. Ah !
que nous aimons l’Evangile lorsqu’il condamne ces vices que nous
détestons ! Celui-là sera d’un naturel doux et ennemi du trouble et
de l’injustice ; tonnez tant qu’il vous plaira, o divin Sauveur,
contre les rapines et les violences ! Il applaudira à votre
doctrine ! Mais si vous lui ôtez ses plaisirs si chers, que votre parole
lui paraîtra rude ! Il ne pourra plus l’écouter. Un autre,
naturellement libéral, entendra avec joie ce qui se dira contre l’avarice.
Mais qu’on ne lui défende pas la médisance, qu’on lui permette de venger
ses injures ! » Le trait est digne de La Bruyère. Il est tellement
facile d’être des chrétiens à la mode et de trouver dans l’Evangile ce
qui va dans le sens de nos penchants, ou, mais cela revient souvent au même,
ce qui va dans le sens du temps, de la mode, des valeurs qui se revendiquent
comme celle du siècle. C’est tellement satisfaisant par exemple, de
retrouver les droits de l’homme dans l’Evangile et tellement plus
difficile d’admettre que le Christ a aussi prêché la fidélité et la
chasteté ou le respect de la vie. Trop souvent notre démarche consiste à
retrouver dans l’Evangile ce qui nous plaît.